1- un nouvel espoir critique (06 mars 2008)
Un western ! Au cinéma ! Bientôt ! Et c’est pas une blague !
3h10 pour Yuma est en effet le premier western alléchant à sortir depuis Open range de Costner, c'est à dire depuis 2003. Et attention le casting : Christian Bale, Russell Crowe et Ben Forster ! whaow !
C’est un remake. L’original ne m’a pas laissé un souvenir impérissable, loin s’en faut. Je me souviens juste de l’incroyable charisme de Glenn Ford en bandit, et de l’incroyable absence de charisme du personnage du gentil sensé rétablir la morale. Le déséquilibre était si flagrant que l’intérêt du film s’en voyait diminué de moitié. Il semblerait que cet écueil de casting ait été évité. Russell Crowe est au moins aussi charismatique que Glenn Ford, et Christian Bale ne fera pas pâle figure face à lui. Quant au scénario, ma foi… je n’en ai que peu de souvenirs, sinon que c’était une représentation de l’opposition entre la séduction du banditisme et la droiture, voire la raideur de l’honnêteté. L’ambiguité du thème était intéressante, mais le film pas très marquant. Gageons que ce remake, réalisé par James Mangold, un homme très loin d’être manchot derrière sa caméra, puisqu’il a commencé avec Heavy, une jolie petite chronique de banlieue sans concession, et a poursuivi avec les gigantesques Copland et Identity. Je n’ai pas vu son Kate et Leopold , mais j’ose imaginer que le film va au-delà de la simple comédie romantique. Voila encore un film susceptible de subir une critique trilogique !
Nous sommes en droit d’attendre de grands numéros d’acteurs (des deux acteurs principaux, évidemment, mais aussi de Ben Forster, un immense jeune acteur qui, s’il ne raidit pas son jeu en devenant adulte, sera un de ces comédiens capables de faire suinter l’ambiguité et la folie dans chacun de ses rôles : voyez Six Feet under, Otages ou 30 jours de nuit pour vous en convaincre). Je n'ai pas souvenir de duels ou d'affrontements aux flingues particulièrement gratinés dans l'original, mais j'ose espérer que les scénaristes du remake auront eu la bonne idée d'en introduire quelques uns, histoire de... dynamiser l'ensemble, et de contenter les nostalgiques du bon vieux western à l'ancienne, dont je suis!
2- l'attaque de la critique (04 avril 2008)
Alors, que dire du chef-d’œuvre ? D’abord que ce n’est pas un chef d’œuvre, mais que c’est un bon petit western à l’ancienne. C’est plutôt agréable de voir que le réalisateur (James Mangold) cherche à échapper à cette mode du « nouveau western » qui consiste à moderniser les règles du genre pour qu’il corresponde mieux à notre époque. L’intention est louable ceci dit, mais j’ai toujours un problème avec cette volonté scénaristique suspecte consistant à mettre en avant une héroïne ruant dans les brancards, qui finit par prendre les armes et se battre aux côtés des hommes, si elle ne fait pas le sale boulot à leur place. C’est rigolo, mais j’aime mieux quand les western restent embourbés dans leur ambiance supermacho : les femmes au foyer, les hommes au charbon. C’est comme ça que tout le monde pensait à l’époque, et j’ai du mal à croire qu’il y ait eu un tas d’amazones traitées à égalité avec les hommes à la fin du dix-neuvième, au fin fond de l’Arizona.
Autrement dit, 3h10 pour Yuma est un bon vieux film supermacho : les femmes au foyer, les hommes au charbon. Toute une ambiance, dans laquelle on est immédiatement plongé. Les bandits, les fermiers, les représentants de la loi, tout y est. Il ne manque plus que Kevin Costner.
J’ai revu le film original de Delmer Daves (1957) dans la foulée, et j’ai été surpris de constater à quel point le scénario du remake est resté fidèle à l’original. Toutes les scènes y sont : l’attaque de la diligence, la scène de séduction de la serveuse, Evans qui gagne du temps pour permettre l’arrestation de Evans, la scène dans l’hôtel, le cas de conscience final, tout. Mais avec quelques petits ajouts qui font la différence. Le film original était sec, expéditif. Il durait 1h20, l’histoire était carrée et pliée rapidement. Mangold, scénariste et réalisateur du remake, amoureux de l’original (dont le Copland était déjà un remake déguisé) a choisi de reprendre à son compte toutes les scènes en les creusant. Non seulement il les rallonge, mais il confronte systématiquement ses personnages -et donc ses acteurs- à plus de cas de conscience, plus de détails qui permettent de révéler un peu plus les différents aspects de leur personnalité. Le film original était déjà un film très ambigu au milieu de la production extrêmement manichéenne de l’époque, mais le remake profite des années 2000 et en rajoute dans les petits détails qui font mouche et qui situent chaque personnage dans un monde bien moins manichéen qu’il n’y paraît : les méchants sont méchants parce qu’on les perçoit directement comme tels, mais si on compare les histoires individuelles de chacun, certains « gentils » sont plus dignes de séjourner en enfer que certains méchants. De même, les courageux ne sont pas ceux qui se sont illustrés par le passé, et les pétochards furent de grands courageux.
Car James Mangold a fait de son western une longue réflexion sur l’individu, sa place dans la société, et la perception que l’on s’en fait. Et systématiquement, il nous donne les instruments pour briser les premières impressions que l'on se fait d'un personnage. Il utilise pour cela le regard du fils de Evans, qui voit le monde du haut de ses quatorze ans, et qui est incapable de recul. Son père sait que les apparences sont trompeuses, il essaie de lutter contre elles pendant tout le film, mais ce n’est qu’en s’alliant avec un homme qui passe sa vie à jouer avec les apparences pour mieux obtenir ce qu’il veut (Wade-Crowe) qu’il brisera le carcan dans lequel il a été enfermé. Un peu comme dans Lost, série expérimentale s’il en est, le scénario s’attache à placer une scène pour chacun des personnages où sa nature de courageux, pétochard, gentil ou méchant est totalement démentie.
3h10 pour Yuma est un bon film. Les personnages étant bien plus creusés que dans l’original, l’interprétation, délivrée par d’absolus virtuoses, est à la hauteur : Russell Crowe, mielleux, impénétrable, gouailleur et dangereux, continue d’impressionner la pellicule de son jeu spontané, comme personne. Christian Bale est un immense acteur. Ce type est Batman, le Dark Knight, qui sortira dans 6 mois, et en attendant il fait un petit western. Résultat, il joue son personnage de Dan Evans avec une capacité à la nuance qui fait presque peur tellement elle semble illimitée. Il faut voir Bale jouer la peur dans la scène ou, accompagné de ses deux fils, il croise la route de Ben Wade pour la première fois. Il ne joue pas simplement la peur ; mais le type qui essaie de dissimuler sa peur. De même, lorsqu’il retient Wade dans le bar en le faisant parler, ce qui mène à son arrestation, la fixité de son regard, la raideur de sa nuque et le coup d’œil unique qu’il parvient à lancer à la dérobée à la fenêtre pour voir où en sont les autres est très représentative de sa technique : toute en sobriété. De toute façon, si vous avez besoin de vous convaincre de ses qualités d’acteur, voyez Equilibrium : une petite série B d’action, qui n’a pas eu le succès escompté à l’époque, mais dans laquelle Bale s’est totalement immergé. Jamais vous ne verrez qui que ce soit dans le métier s’impliquer autant pour une production d’action de si petite envergure, croyez moi. Pas la moindre distance ironique, il joue son personnage comme s’il devait avoir une chance de gagner un oscar avec. Ce type commence d’ailleurs à avoir une aura très particulière, et jouit d’un respect impressionnant auprès des fans et des critiques, à tel point qu’il donne une légitimité à tous les projets auxquels il participe : Bale dans Terminator 4 ? Avant son arrivée sur le projet, on rigolait à l’idée d’un quatrième épisode. Avec Bale dedans, on a envie de voir. On est curieux de voir. On n’avais encore jamais vu ça. Harrison Ford lui-même ne jouissait pas d’un tel respect. Pour en revenir au western qui nous concerne, il faut évoquer aussi Ben Forster, dont tout le monde fait ses gorges chaudes (y compris le réalisateur, qui déclare à qui veut l’entendre que Forster est le meilleur acteur de toute la distribution), se contente de faire son numéro habituel de chien fou psychopathe. Il est très bon, comme d’habitude, mais il ne nous donne rien de nouveau par rapport à ce qu’on a pu voir de lui dans Otages ou 30 jours de nuit.
Le bilan est plutôt bon, jusqu’ici… Mais là où le bât blesse, selon moi (mais ne l’oublions pas, je suis un gros bourrin), c’est dans les sous intrigues, et notamment l’une d’elle : le gosse de 14 ans. Je sais bien, il a une utilité narrative indéniable, et on en a déjà parlé. Mais que les raisons d’agir de Evans-Bale reposent exclusivement sur l’idée qu’il faut donner bonne impression à son gosse idiot de 14 ans m’énerve profondément. Que le gosse de 14 ans sauve la mise à l’escorte de son père lors des différentes tentatives d’évasion de Wade m’énerve encore plus, et que le film entier repose sur l’idée qu’il faut être un héros pour son gosse de 14 ans me désespère. En fait, parce que je suis un gros bourrin, j’aurais voulu que d’un type relativement normal mais droit dans ses bottes, Evans deviennent un vrai héros westernien, par sa force de caractère seule et non pas pour se racheter une image auprès de son fils idiot (de 14 ans)… mais je l’ai déjà dit deux fois, je suis un gros bourrin. Et l’époque n’est plus vraiment au bourrinage, mais à la réflexion sur la violence, l’héroïsme, la sexualité, la paix, le sida et la faim dans le monde. Ah, j’oubliais aussi la censure et les répressions policières en Chine.
Bref, j’ai du mal avec ce concept. Dans le film original, l’auteur avait eu l'inspiration de ne faire qu’esquisser cette idée, puis de se laisser aller au bon vieux machisme de base propre au western (« femme, toi rester maison et faire bouffe et ménage, moi escorter méchant dans grands espaces avec fusil dans main. Peut-être je reviendrai, peut-être pas. Mais toi pas oublier faire à bouffer »). Mais ici, un gosse idiot de 14 ans qui rêve d’héroïsme est le principal moteur de l’action, et ça me désole. J’ai vraiment le sentiment que les auteurs ont ajouté cet aspect dans l’histoire pour attirer le chaland adolescent et faire plus d’entrées. Mais c’est vraiment uniquement pour rassurer les investisseurs, qui n’y connaissent rien, d’ailleurs. Car quel est l’ado qui s’identifie à un ado dans un film, quand il a d’autres héros bien plus intéressants et moins lisses à sa disposition ? Dans Indiana Jones et le temple maudit, jamais gamin je ne me suis identifié à demi-lune, mais toujours à Indiana Jones ! Mais je suis bizarre… gamin, je l’étais sûrement déjà.
Ceci dit, il faut rendre hommage à la volonté de James Mangold de rendre épique un film qui à l’origine était plutôt intimiste. Les ajouts de ce type (la mine, le long voyage vers Bisbee) sont tous très bien amenés et gérés, et ils permettent bien mieux que l’original de laisser aux personnages la possibilité de se développer.
Au final, 3h10 pour Yuma est un bon film, mais pas un chef-d’œuvre. Je ne supporte pas l’idée que le gosse du héros soit plus héroïque que lui. C’est donc un point de vue tout à fait personnel, qui pourrait d’ailleurs changer lorsque je reverrai le film en vidéo… mais nous verrons ça dans six mois !

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