Encore un article sorti du tiroir, sur un film que j’avais pourtant bien apprécié :
Cloverfield est un tour de force, un trip hallucinant, une plongée en vue subjective dans le chaos d’un Manhattan attaqué par quelque chose d’énorme, une grosse bébête qui fout le bordel partout, détruit tout, et personne ne sait de quoi il s’agit. Le scénario a l’intelligence de ménager au début de l’histoire une introduction qui permet d’humaniser les personnages principaux, ce qui nous permettra de les accompagner volontiers sur le reste du métrage. Quand l’attaque survient, on a déjà oublié qu’on venait voir un film de destruction massive, les petites histoires de ces jeunes entrant dans la vie active nous passionnent suffisamment comme ça. Et puis l’impensable arrive. Impensable, parce qu’on n’y songe déjà plus. Inutile de vous dire que toute les cinq minutes quelque chose nous rappelle avec insistance les images encore vivaces du 11 septembre : les immeubles qui s’effondrent, les nuages de fumée, les gens qui errent dans les rues… tout est atrocement réaliste dans ce film. Le concept est d’ailleurs simple : le film est sensé être une cassette de caméscope retrouvée par l’armée dans Central Park, que l’on nous donnerait à visionner brute, sans montage. New York a été attaquée par un monstre d’une taille gigantesque, et a semé la panique et la mort partout sur son passage. Jamais le réalisateur ne déroge à cette règle de la caméra portée et de l’image du film. C’est énorme, quasiment inédit, mais c’est aussi la faiblesse du film. Attention, par faiblesse, je ne veux pas dire que ce film est inintéressant par moment, ça n’est jamais le cas. Non, mais le concept d’accompagner un groupe de personnages dans leur confrontation avec une catastrophe sans jamais recourir à un point de vue « divin », c'est-à-dire un point de vue global où l’on verrait toutes les forces en présence, a déjà été exploité. Il y a eu d’abord Cannibal holocaust, puis Blair Witch project... et bientôt Diary of the dead, REC, et Quarantine (remake de REC). Le film de « bobines récupérées » est d’ailleurs en passe de devenir un genre à part entière.
La guerre des mondes n’est pas un film de « bobines récupérées », mais il applique comme eux la règle du point de vue unique. En quoi est il alors un film bien plus définitif que Cloverfield ou Blair Witch ? Où y a-t-il une différence entre Cloverfield et la guerre des mondes ? Tout simplement dans la mise en scène. Dans Cloverfield, celle-ci consiste uniquement à faire caméra-vidéo-dans-les-mains-d’un-type-normal-confronté-à-ces-évènements-qui-le-dépassent : cadrages pourris, mouvements aberrants, tremblements, tout ça fait partie de la mise en scène. C’est très bien, c’est ce qui nous immerge dans le film. C’est donc une force du film. Mais je disais que c’est aussi sa grande faiblesse, parce que la mise en scène ne se limite qu’à ça. Dans La guerre des mondes, outre une caméra bien plus libre qu’à l’accoutumée, nous avons un réalisateur qui sait faire de l’image. Quelqu’un qui sait leur donner une signification symbolique, qui sait marquer les esprits. Ça fait partie de la mise en scène, et ça demande un talent certain. Dans Cloverfield, on ne trouve pas de moment glacial comparables à l’effroi qui s’empare de nous en voyant des cadavres flotter dans la rivière ou passer un train enflammé à pleine vitesse. Et on ne risque pas non plus d’avoir droit à un somptueux panoramique sur un paysage devenu rouge flamboyant. Au début de Cloverfield, on prend bien soin de mettre le caméscope dans les mains du simplet de service, assumant le fait que toutes les erreurs de cadrages et les bévues dans la manipulation du caméscope viendront uniquement de lui. (Il faut reconnaître que l’utilité dramatique du personnage est de moindre importance que celle des autres, alors le fait qu’on ne le voie pas ne joue pas en sa défaveur). Le scénario de Cloverfield s’applique trop à justifier ses faiblesses, alors que Spielberg les compense et les sublime grâce à sa mise en scène. Des résultats opposés pour des films qui partaient apparemment sur la même approche de mise en scène.
Ne vous méprenez pas, Cloverfield est un film superbe, qu’il faut absolument aller voir en salle. C’est une véritable expérience, et il serait dommage de ne pas la vivre sur grand écran. Mais il faut quand même relativiser sa qualité par rapport à La guerre des mondes, qui est probablement le premier chef d’œuvre de science fiction des années 2000.
Cloverfield est un bon film, une authentique expérience, mais je crois bien que je ne le reverrai pas.





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