Cet article a été rédigé à l'origine dans le cadres des "points d'actu" de la bibliothèque de la Part-Dieu. Vous le trouverez ici.
La première séquence d’ Apocalypto résume clairement le propos du film : on y voit un tapir échapper à plusieurs reprises à ses chasseurs ; la première fois, il échappe à une tentative de saisie à mains nues, la seconde fois à un filet rudimentaire. C’est finalement un piège mécanique qui aura raison de lui, de la plus abominable des manières : en l’empalant sauvagement. Ce piège est une forme de technologie rudimentaire, donc le fruit de la civilisation. L’idée est là : le bad guy du film n’est pas n’est pas un homme, ni même le diable. C’est la civilisation.
Apocalypto raconte comment les membres d’un petit village tribal sans histoire vivant en forêt seront victimes de ladite civilisation. Personnalisée par une expédition Maya issue de la ville voisine, la civilisation viendra les prélever directement dans leur berceau naturel et les traîner jusqu’à la ville, attachés en grappes.
Patte de Jaguar voit ainsi son village éradiqué, ses amis tués, et le reste du village, lui compris, est déporté vers la ville. Il parvient à s’échapper et à rejoindre la forêt voisine. S’ensuit une poursuite haletante au cours de laquelle le héros recouvre ses moyens et fait face à ses poursuivants.
Impressionnante parabole sur les méfaits de la civilisation et de la superstition sur les populations indigènes, ce film est réalisé avec les tripes, comme chacun des films de Mel Gibson (Braveheart, 1995, La passion du Christ, 2003).
Apocalypto nous offre quelques unes des images les plus fortes du cinéma contemporain : il oppose une représentation de l’existence digne du paradis perdu que n’aurait pas reniée Terrence Malick, à une vision hallucinée de la décadence d’une civilisation. Gibson fait ainsi de la ville Maya un lieu maléfique, tentaculaire, en croissance permanente, absorbant aveuglément tout ce qui l’entoure : la nature, les hommes, leurs croyances, leur âme.
La dernière scène, magistrale, met toute la thèse du film en perspective, (ATTENTION SPOILER) en faisant croiser au héros le chemin d’une espèce dont le niveau de civilisation aura raison de tout son continent : le blanc. (fin du spoiler)
On peut avoir quelques réticences quant à l’utilisation de la caméra HD, qui donne parfois une impression désagréable de patine vidéo, ou quant à morale du film –surtout quand on connaît les dérapages récents du réalisateurs-, mais on ne peut lui reprocher sa violence graphique, totalement en adéquation avec le sujet. La mise en scène consiste en effet à nous faire ressentir au plus près des personnages leurs souffrances successives. La représentation de la violence y contribue, de même qu’elle ancre la fiction dans une réalité physique tangible. La volonté de réalisme est d’ailleurs telle qu’à la fin du film, on a l’impression de sortir physiquement de la forêt (ce qui est aussi une preuve de la grande qualité de la mise en scène). Gibson nous décrit un monde dont les déchirements ne font que commencer, qui retentissent jusque dans sa sève : sa terre et ses hommes. « La terre saigne », dit l’un des villageois prisonniers lorsqu’ils arrivent près de la ville Maya. Comme les hommes, qui sont promis, semble dire Apocalypto, à un destin funeste.





Commentaires