Etat de siège (Costa-Gavras, 1973)
Ce film très politique détaille de manière très minutieuse le basculement d’une République -qui n’est déjà plus démocratique que par le nom- en une dictature militaire. Par son emploi d’acteurs aux physiques communs (dont beaucoup ont fait carrière depuis, assez en tout cas pour que nous reconnaissions quelques têtes), d’un style de mise en scène documentaire (utilisation d’une voix off, caméra très mobile suivant de très près toutes les forces en présence), Costa-Gavras nous immerge volontairement dans un monde qui ressemble en tout point à notre quotidien. L’effroi n’en est que plus grand de voir à quel point les institutions peuvent être manipulées et retournées pour en arriver à un système fascisant. Costa-Gavras nous offre par ailleurs une leçon de mise en scène magistrale, notamment dans la mise en image : tout le long du film, il nous prouve par l’exemple qu’une mise en scène peut « faire » documentaire et être extrêmement dynamique sans avoir à constamment porter la caméra à l’épaule et à la secouer dans tous les sens. Il suffit de savoir jouer des mouvements de la caméra, des cadrages et des mouvements à l’intérieur de l’image. On n’échappe pas aux effets de zoom très à la mode dans les années 70, mais beaucoup de réalisateurs actuels auraient beaucoup à apprendre à revoir les films de Costa-Gavras, ne serais-ce qu’au niveau technique.
Coup d’éclat (After the sunset, Brett Ratner, 2005)
Ce film est extrêmement représentatif des limites de Ratner en tant que metteur en scène, mais aussi en tant qu’être humain. Je ne déteste pas tous ces films, et je lui reconnais suffisamment de capacités techniques pour pondre des films moyens. Car tout est moyen dans ce film : la lumière est souvent immonde, parfois pas mal, les acteurs sont en roue libre, s’amusent à cabotiner dans des registres qu’ils connaissent par cœur, et le réal s’amuse à nous concocter un véritable festival Salma Hayek : Salma Hayek en maillot de bain, Salma Hayek en T-shirt moulant, Salma Hayek en robe de soirée, Salma Hayek qui bricole un moteur de voiture et se penche bien bas pour nous montrer son décolleté, Salma Hayek qui porte un petit haut à dos nus… L’humour est systématiquement ras les pâquerettes, pas au sens où seul un gros con peut vraiment s’amuser, mais au sens où les blagues sont moyennement marrantes, et moyennement assumées. Un malentendu sur l’homosexualité des deux personnages masculins principaux n’est par exemple traité ni de manière jusqu’au boutiste, ni de manière politiquement correcte. Il traite le gag de manière à ne choquer personne, tout en étant incapable de faire une blague un peu fine. On se retrouve donc avec un gag qui ne fait que vaguement sourire. A chaque fois pourtant, on comprend que les acteurs aient pu accepter de se prêter à ces gags sans rechigner… car tout est tellement innocent dans ce film : tout ce qui aurait pu être politiquement incorrect n’est pas soudain devenu politiquement incorrect, c’est entre les deux. Ce qui devait être légèrement provocateur ne l’est pas vraiment, ou les gags bassement idiot ne le sont pas. C’est très curieux de voir à quel point Ratner n’ose rien dans ce film, tout en se persuadant probablement qu’il ose un tas de trucs dingues. Coup d’éclat est un film de braquage à l’esprit Disney dont l’esprit serait un peu mal tourné. Du MacDonald’s filmique pur. Jamais provocateur, mais jamais intelligent non plus. Le vide. Un film moyen, donc, dans tous les sens du terme. Mais je suis obligé de reconnaître qu’à ce degré de légèreté, le film se laisse encore voir d’un œil. Ratner doit rester dans ce genre de projet, les Rush Hour et autres comédies d’action innocentes (apparemment, il va faire un Flic de Berverly Hills 4). C’est son créneau, et tant qu’il fait ça, il ne fera pas le remake de New York 1997 !
Les égarés (André Téchiné, 2003)
Avec Alice et Martin (1999), les égarés fait partie des films réputés mineurs de Téchiné. Reste qu’un film mineur de Téchiné est quand même bien plus intéressant à voir qu’un film majeur de Fabien Onteniente ! Dans cette histoire simple se déroulant pendant la deuxième guerre mondiale, Emmanuelle Béart incarne une maman en fuite cachant ses traumatismes derrière son agressivité, qui fait la rencontre d’un jeune homme cachant les siennes en étant toujours en mouvement. Incroyable de voir comme l’orfèvre Téchiné est capable de tresser une intrigue et des rapports entre des personnages à partir de rien. Un très joli film.
…Et Dieu créa la femme (Roger Vadim, 55)
Un film de facture très classique (chaque séquence se termine sagement par un fondu au noir, et les ellipses sont gentiment marquées par des fondus enchaînés), et je suis du coup très surpris de voir que certains font de ce film un précurseur de la nouvelle vague. Ceci dit, toute la luminosité sulfureuse de Brigitte Bardot éclate au long des séquences du métrage, et on comprend qu’elle soit instantanément devenue un sex-symbol international dès ce film. Il se veut un plaidoyer pour la liberté des femmes, mais il rentre quand même bien sagement dans les rangs à la fin. Ceci dit, un film de 1956 où dans la moitié des séquences on voit la culotte de l’héroïne, ça ne court pas les rues. Ce choix de mise en scène (dans ce film, c’en est un) montre tout l’aspect provocateur de l’entreprise à l’époque. Un film effectivement en avance sur son temps, à la fois sur la forme et le fond, mais dans les deux cas finalement un peu timidement. Probable que le contexte moral de l’époque ne permettait pas d’en faire plus.
Le promeneur du champ de Mars (Robert Guédiguian, 2005)
Film intéressant sur les derniers jours de Présidence de François Mitterrand, qui échange des points de vue sur sa vie politique avec son biographe. Le réalisateur retranscrit avec beaucoup de finesse l’art politique propre à tous les hommes du métier, à savoir éviter avec habileté de parler des sujets qui fâchent. Et Mitterrand, même à l’article de la mort, ne voulait pas évoquer l’épisode Bousquet malgré l’insistance de son Biographe. A travers ces discussions, Guédiguian dresse un portrait tout en nuance d’un monarque autorevendiqué, d’un homme qui a passé plus de quarante ans de sa vie à ne faire que conquérir le pouvoir, jusqu’à sa mort. Pour autant, le réalisateur fait preuve de nuance, et modère son propos dans un sens comme dans l’autre, se gardant bien d’être partisan ou opposant. Son film ressemble à un constat, mené de main de maître. Michel Bouquet est magistral comme d’habitude, et parfois fait peur, tant son autorité et son aura ressemblent à celles de Mitterrand. Jalil Lespert est très fade, comme d’habitude, on a envie de lui mettre des baffes pour qu’il se réveille. Mais le contraste entre les deux personnalités en est d’autant plus saisissant.
Ponette (Jacques Doillon, 1996)
Le film français évènement de 96, entièrement centré autour d’une petite fille de 4 ans, n’est pas la bombe d’émotions espérée. Oui, la gamine est souvent très spontanée. Oui, le film fait pleurer dans les chaumières. Mais finalement, pas tant que ça. Sa maman vient de mourir, et Ponette ne l’admet pas. Elle continue à lui parler malgré un entourage qui essaie de lui maintenir les pieds sur terre. Voilà le pitch. Doillon, obsédé par la sobriété de son film, fait en sorte de ne pas fabriquer un tire-larme putassier. C’est tout à son honneur. Cependant, il a tendance à s’enfoncer lourdement dans des interrogations religieuses qui n’en finissent pas, et qui, bien que légitimes, finissent par être redondantes. L’Athée que je suis n’a pas pu s’empêcher de voir chez cette petite fille l’allégorie de l’Homme qui ne peut pas faire autrement que d’entrer en religion pour ne pas avoir à affronter le vide de son existence devant sa mortalité. Ainsi, la mort expliquée aux enfants / humains en détresse devant la mort devient : « Jésus est mort, on a fermé sa tombe, mais malgré ça, et bien quand des gens son venus voir sa tombe, elle était ouverte parce qu’il était ressuscité. Il est revenu avec son corps, et tout. Un jour, tous les gens reviendront comme Jésus. Mais ça, on ne peut pas le décider nous même, c’est Dieu qui décide quand. » Discours rassurant, mais pour qui ? C’est un peu la question soulevée par le film, qui gagne en réflexion ce qu’il n’a finalement pas tant que ça en émotions.
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