1- Un
nouvel espoir critique (6 mars
2008)
Dans le cinéma d’action, il y a
des monuments absolument indétrônables. New
York 1997 et Mad Max 2 en font partie.
Que dire alors d’un film qui se revendique comme ouvertement
influencé par ces deux films au point que l’on en
retrouve sans aucune ambiguïté toute l’essence
dans la bande annonce ? La première chose, c’est
qu’il faut du courage et être un peu fou pour
s’attaquer à de tels piliers de la cinéphilie
geek, et la deuxième, que les influences sont
sacrément bien choisies !
Un sentiment mélangé, donc,
comme celui que j’ai ressenti en voyant la bande annonce de
Doomsday. C’est grandiose de voir
un film rendre hommage de manière aussi ouverte et
décomplexée à Escape from New
York et The Road Warrior. On
n’avait pas vu ça depuis les Bis Italien des
années 80. Mais c’est terriblement risqué
aussi. Oh, je sais, ce n’est pas un remake (du moins
ça n’en a pas l’air, et ce n’est pas
revendiqué comme tel), mais il y a quand même de
bonnes chances que l’on ne voit plus que l’influence et
plus du tout le film, pour peu qu’il tente d’être
un peu original.
En tout cas, Rhona Mitra a
l’air bien plus burnée que cette pauvre Angelina Jolie
dans les deux Tomb Raider de triste mémoire
(donnez ce genre de film à faire à des
réalisateurs réellement efficaces, et vous verrez le
résultat !), et les Keupons (comme dirait Emilien sur
son site hautement intéressant,
Desert-cult, à voir ici), les punks pour les vieux
cons comme moi, ont l’air au moins aussi sauvages que dans
Mad Max2 !
N’espérons pas de ce film une
histoire à se retourner le cerveau
tellement-elle-est-bien-amenée-et-tellement-elle-est-trop-originale,
mais plutôt une ambiance bien posée, un peu glauque et
inquiétante, qui ferait éclater par contraste toutes
les scènes d’actions… dont on espère
qu’elles seront bien troussées. Neil Marshall, le
réal, nous a offert précédemment Dog
Soldier, un film de loups-garous assez ridicule (les
attaques du monstre n’étaient constituées que
d’inserts et de gros plans), puis the
Descent (que certains déclarent de manière
un peu emphatique être « le meilleur film
d’horreur de ces dix dernières
années »). En ce qui concerne The
descent, je dois reconnaître l’habileté
narrative et technique, et la réelle angoisse
diffusée par les deux premiers tiers du film. Cela laisse
d’ailleurs augurer du meilleur quant à
l’ambiance de Doomsday. Par contre, dans le
dernier tiers, l’attaque des monstres est hystérique,
et n’exploite pas la peur du noir et les promesses du
début du film. Dommage, mais c'est un film très
intéressant quand même. Marshall apprend à
chacun de ses films, alors nous sommes en droit de nous dire que
Doomsday a des chances d’être un
monument geek. Ou une grosse merde. Parce que
desert-cult a quand-même bien raison de
craindre que le film se transforme en grosse pub pour une marque de
bagnole, comme ce fut le cas pour feu I,
robot...
2-L’attaque de la critique (9 avril
2008)
Dans un
article qui
n’avait pas grand chose à voir avec
Doomsday, je supposait que ce film serait
intéressant s’il n’était pas uniquement
un « hommage à », mais qu’il se
contentait d’être « inspiré
de ». Après l’avoir vu une première
fois, il est difficile de dire ce qu’est
exactement ce film : une folie, un caprice,
un « fantasme sur pellicule », comme
disait Mad Movies le mois dernier ?
C’est un raout cinématographique, un authentique
mélange entre New York 1997, Mad
Max2 et Braveheart, avec quelques
pincées d’Aliens,
Highlander, 28 jours/semaines plus
tard, Indiana Jones et tout un tas de
films cultes eighties. Un mélange totalement
revendiqué, car absolument jamais dissimulé, au point
qu’il ressemble à un collage : un peu de tel film
ici, un peu de celui-là par là, et puis tiens, un peu
de ç’ui-là par ici. Au bout du compte,
Doomsday est tout simplement un OVNI
cinématographique, tour à tour jouissif et
énervant, avec d’indéniables habiletés
narratives et quelques grosses lacunes filmiques.
Mais avant tout, Doomsday est
une œuvre cryptique, un mausolée signant la fin de la
boucle, celle que le geek biberonné aux
œuvres déviantes des eighties a toujours
redoutée. Celle du cycle de vie du film d’action.
C’est bien simple : TOUTES les
scènes de Doomsday sont tirées
d’un autre film. Neil Marshall fait preuve
d’une véritable sincérité en fabriquant
son film de cette manière, car paradoxalement, personne ne
peut lui reprocher de faire du plagiat : son film n’est
qu’une longue déclaration d’amour à un
cinéma révolu. Avec une grande
dextérité scénaristique, il opère des
transitions entre les univers et les films sans que cela ne fasse
jamais obstacle à sa narration ni au rythme de
l’œuvre, ni –et c’est une performance,
à la cohérence de la diégèse. Et
pourtant, certaines transitions n’étaient pas de tout
repos. Par exemple, lorsqu’au début du film le
commando entre dans le laboratoire de Kane, on est en plein revival
d’Aliens : le décor
désaffecté, la menace hors champ, le commando
surarmé. Lorsque le commando se fait attaquer, on est dans
la scène de New York 1997 où les
crazies surgissent dans un magasin, obligeant
Plissken à fuir par l’arrière
de l’immeuble. Plus loin, les protagonistes traversent une
montagne grâce à un tunnel, et se retrouvent en pleine
forêt. De là, le film devient médiéval,
et les allusions à Braveheart,
Excalibur, et même
Highlander pleuvent
régulièrement.
Evidemment, tout ça manque un peu de
personnalité, mais contrairement aux apparences,
Doomsday n’est pas moins dépourvu
d’âme qu’un Die Hard 4. Il en
est même bien plus chargé, car à travers le
puzzle pointe tout l’amour que Marshall porte aux films dont
il s’inspire. Ce qui n’est pas toujours le cas du film
de Len Wiseman.
Armé de son budget moyen, de son talent
moyen et de ses décors moyennement conformes à ceux
des films originaux, Neil Marshall fait dans
l’hommage humble, mais systématique. Non seulement il
reprend en entier des scènes cultes d’autres films,
mais il transpose aussi les moments forts de ces scènes.
Avec ses moyens plus réduits, tant en budget qu’en
talent, qu’un Carpenter,
Miller, Cameron, ou
Gibson, il fait quand même preuve
d’inventivité pour maintenir la sensation de
familiarité jusque dans ces moments forts. Ainsi, dans
Mad Max 2, lors de la poursuite finale, le camion
fait demi-tour pour semer la confusion parmi ses
poursuivants ? Et bien dans la poursuite finale de
Doomsday, Eden Sinclair fait une simple marche
arrière « rentre dedans » qui a le
même résultat.Plissken doit se battre
contre un colosse dans une arène dans New York
1997 ? Sinclair le fera
également, dans un château écossais. Elle se
battra contre un gigantesque chevalier en armure, qui convoque
à la fois le Master Blaster de Mad
Max 3, les chevaliers d’Excalibur,
et même... (j’y ai pensé plusieurs fois !)
le duel surréaliste de Sacré Graal
à base de membres coupés.
De même, Marshall pose
régulièrement des repères, reconnaissables
entre mille, le genre de petits détails qui rendent
l’univers particulièrement familier aux malades comme
moi, qui ont vu Mad Max 2 et New York
1997 des dizaines de fois. Les épaves de voitures
qui obligent les poursuivants à zigzaguer, les types
attachés les bras en croix à des véhicules,
les punks, le chef des punks dans un pick-up
trafiqué, etc. Si je me souviens bien, on nous gratifie
même d’un raccord trompeur entre le chef punk
énervé et l’ouverture d’un coffret dans
lequel se trouve une arme de collection et quelques balles, nous
faisant croire à un revival supplémentaire de
The road warrior, mais au bout du compte,
l’arme n’est même pas dans l’enceinte de
Glasgow, mais à Londres. C’est le premier ministre qui
s’apprête à se suicider.
L’héroïne en justaucorps, son attitude badass et
silencieuse, le fait qu’elle soit borgne, qu’elle se
fasse systématiquement emprisonner et humilier pour avancer
dans son enquête, les éclairages de toutes les
scènes du début, certains plans sur les murs
d’enceinte de la zone interdite, le leitmotiv de la
clope, le fait qu’elle reste
plantée les bras croisés en attendant le
« bras armé de Kane » (le chevalier
colossal), et surtout-surtout-surtout, la musique, qui parfois nous
plonge extrêmement profondément dans l’ambiance
de Escape from New York (New York 1997).
Le sentiment de familiarité est ainsi
permanent. Une impression constante de
déjà-vu, mais… en
différent.
Difficile de dire comment
Marshall est parvenu à se livrer sans casse
à ce tour d’alchimiste. Nous faire sourire, voire
exulter, devant ce que, dans un autre film et venant d’un
autre réalisateur, on aurait pris pour du plagiat. Une seule
explication : il est sur la même longueur d’onde
que nous autres, geeks des eighties !
L’expérience est donc ultime,
dans ce sens où on nous permet de revisiter nos films
préférés confortablement installés dans
les oripeaux d’un nouveau film ; ultime aussi parce que
l’on ne peut pas ressentir autre chose que le plaisir du
revécu -donc la nostalgie, dans un univers à ce point
balisé par des codes hérités d’autres
films. On est tourné vers le passé et le
souvenir, jamais vers l’avenir et
l’attente. Difficile à ce moment là de
créer un suspense, car on sait comment chaque
séquence va se terminer, à peine a-t-elle
commencé. Forcément, on la connaît
déjà ! Vous me direz, dans n’importe quel
film d’action standard, le plaisir ne vient pas de
l’histoire -qui est toujours la même- mais du talent de
conteur et les petites nuances dans le déroulement
imprimées par le réalisateur. Et, évidemment,
la manière dont est filmée l’action : sa
puissance, son inventivité, sa lisibilité.
Et c’est là que le bât
blesse. Car les qualités de Marshall en
tant que réalisateur virtuose sont encore à prouver.
Et il faut dire qu’il se frotte à des films dont les
réalisateurs étaient au faîte de leur
carrière au moment où ils les ont
réalisé (autant Carpenter que
Miller ou Gibson). Et c’est
loin d’être le cas de Marshall. Il y a
toujours quelque chose de poussif dans les scènes
transposées de Doomsday. Des lourdeurs,
comme ces punchlines placées parce qu’il fallait en
mettre, ces scènes d’action réalisées
dans la joie de revivre de grands moments de cinéphilie mais
sans se préoccuper de leur esthétisme ou de leur
lisibilité…
Ce doit être un défaut de
Marshall : il a les yeux plus grands que le
ventre. Déjà, dans The descent, il
gérait de main de maître une ambiance claustrophobe
extrême pendant les deux premiers tiers du film, pour la
faire lamentablement échouer dans le dernier tiers en se
vautrant dans la surenchère. Au lieu de rester modeste et de
ne confronter ses héroïnes qu’à un monstre
ou deux, il choisissait d’en mettre tout un tas, qu’il
était incapable de gérer. Son sens de l’espace
devenait brouillon, le film sombrait dans le massacre, et
n’était sauvé que par son dernier plan
hallucinant. Marshall reproduit la même
erreur sur Doomsday : il en fait trop, et ne
maîtrise plus sa matière. A force de vouloir rendre
hommage à tous les films qui ont bercé son enfance,
il finit par avoir trop de choses à faire, et bâcle le
boulot. Les poursuites en voiture sont surdécoupées
au point que les empoignades en deviennent totalement illisibles,
les bastons sont incompréhensibles. Et surtout, les
personnages, nombreux, ne sont définis qu’à
partir des traits dominants des héros mythiques dont ils
sont inspirés (Sinclair, qui joue les
rebelles de manière un peu forcée, ne manifeste ses
sentiments qu’une seule fois pendant sa mission : quand
le chef du commando se fait tuer devant elle, comme
Plissken le rebelle ne manifestait un sentiment
qu’une seule fois dans son film, lors du sacrifice de
Maggie). Peu de place est accordée à
une créativité nouvelle. Est-ce pour cela qu’on
se souvient si bien de l’œil amovible de
l’héroïne ? Parce que c’est la seule
idée un tant soit peu originale du film ? Possible.
Doomsday est un musée.
On parcourt ce film comme l’on se promènerait dans les
allées d’un établissement commémorant la
« grande époque des
eighties ». Les vieux de la vieille,
qui ont vu ces films au cinéma, poussent
régulièrement des « oh » et des
« ah ! » joyeux et empreints de
nostalgie. Le film d’action à l’ancienne est
bien mort, comme je le
redoutais.
Doomsday est son enterrement grand luxe.
Le film de Marshall marque
aussi une étape importante dans l’ère de la
fanboy attitude. Cette tendance, née au
début des années 90 avec Tarantino,
a dominé le cinéma jusqu’à
aujourd’hui. Elle est symptomatique d’une
génération élevée à la
vidéo, qui pouvait revoir mille fois un film qu’elle
adorait, contrairement à la génération
précédente qui devait patiemment attendre un passage
à la télé ou une ressortie cinéma. Les
fanboys des années 80 sont devenus grands,
et lorsqu’ils ont commencé à faire des films,
ils ont eu tendance à régurgiter avec grand plaisir
les monuments de leur cinéphilie. Tarantino
est arrivé en 92 avec son Reservoir Dogs
aux relents de film noir et de polar HongKongais hardcore, et a
été le premier d’une longue série de
réalisateurs à construire sa carrière sur
l’hommage aux films de son enfance.
Rodriguez, Soderbergh, les
frères Waschowski et d’autres, font
partie de ce courant esthétique qui dominera la
dernière décennie du XXe Siècle, et qui
s’applique à faire dans la citation des classiques.
Soderbergh et Clooney pousseront
le bouchon jusqu’à faire des films
« à la manière de »
(The good german), qui cherche à copier
jusque dans le jeu désincarné des acteurs et
l’ambiance des films des années 40-50,
Leatherheads (Jeux de dupes – à
sortir) celle des screwball comedies de la même
époque.
Parallèlement à cette vague de
films-hommages et d’auteurs-fanboys s’est
développé un style de film plus outré mais
très représentatif d’une époque qui
regarde surtout derrière elle en matière de
cinéma : le spoof movie (initié
par les ZAZ : y’a-t-il un flic…,
y’a-t-il un pilote… hot spot
1 & 2), qui a dominé sans faiblir le
marché du rire jusqu’à il y a peu. On a ainsi
eu droit à une myriade de Scary movies
faisant allusion à Scream, aux films
d’ado et aux succès récents
(Matrix, etc.), à Big
movie, Date movie, Sexy
movie, jusqu’aux récents Meet the
spartans (spartatouille) et
Superhero movie. Les deux derniers films
n’ayant pas obtenu le succès escompté, on peut
penser que la tendance est peut-être en train de
s’inverser.
Logiquement s’est
développée aussi la vague du remake. De rares et
risibles au début, ils sont progressivement devenus
courants, et sont maintenant totalement rentrés dans les
mœurs, au point que la majorité des gros films
américains sortant actuellement sont des remakes. Si au
début, ces remakes étaient la plupart du temps fait
par Hollywood parce que les américains ne supportaient pas
les doublages et se refusaient à voir les originaux en VOST,
ce prétexte foireux a fait place à la
véritable raison commerciale : un remake avec des
yankees dedans, ça fait recette partout, même dans le
pays du film original ! Le banco total ! Le sommet
de cette vague de remakes a été atteint par
Gus Van Sant en 1998 avec
Psycho, remake plan pour plan de
Psychose, avec quelques inserts et la couleur en
plus.
Et c’est à un Autrichien,
Michael Haneke, que revient l'honneur de pousser
cette année le principe du remake jusqu’à
l’absurde avec Funny games US, remake plan
pour plan, sans la moindre différence avec l’original
sinon les acteurs de son film de 1997. Un film sensé
s’adresser directement aux personnes auxquelles le film
original était adressé, sans succès : les
américains.
Est-ce une coïncidence si cette
année sortent Funny Game US, les premiers
spoof movies échouant au box office, le premier échec
cuisant de Tarantino (Boulevard de la mort
– Death Proof), et Doomsday ?
La tendance à faire dans l’hommage systématique
est-elle en train de disparaître ? Les spectateurs
commencent-ils à réclamer des histoires originales,
sans aucun appui visible sur leurs ancêtres ?
Dans son article « Désirs de
grandeur » (Les cahiers du
cinéma n°632), Stéphane
Delorme constatait l’échec de la nouvelle
génération de cinéaste américains pour
s’imposer artistiquement en rappelant que « les
mêmes noms apparus dans les années 1960 et 1970
continuaient de dominer la scène ». Tant par la
qualité de leurs films que dans les hommages permanents dont
ils font l’objet dans les films de la
génération suivante. L’échec
était cuisant dans l’incapacité de la
génération 1990 à s’affirmer en tant
qu’artistes inventeur de formes (« ce
cinéma de copiste, hyper-référencé,
produit au pire des opus dévitalisés, au mieux les
gestes jouissifs de Quentin Tarantino et
Robert Rodriguez »). Au
final, « l’attirance pour le
pastiche se fait mortifère ». L’article
dérive ensuite vers la mauvaise foi lorsque les
Cahiers… se félicitent de ne pas
avoir soutenu même les bons films de cette
génération « excepté
Tarantino », parce que le
résultat est là : « peu de recul sur
l’Histoire et l’histoire des formes. Des astuces de
mise en scène mais beaucoup d’épate (…)
au pire, ils étaient traités de petits malins, au
mieux de faiseurs brillants, ce qui est toujours un peu
méchant ».
Cette extraordinaire preuve de mauvaise foi
mise à part, il faut reconnaître que depuis presque 20
ans, le cinéma Hollywoodien n’existe qu’à
travers l’hommage et la référence à ses
prédécesseurs.
On peut imaginer que par son
jusqu’auboutisme,
Doomsday est le point
d’orgue de cette tendance héritée des
années 90, et qu’en ce sens, il clôt
symboliquement le cycle.
C’est l’ultime film de fan. Le
pivot vers quelque chose de nouveau.
Peut-être.
Commentaires