1-Un nouvel espoir
critique (27 janvier
2008)
Rambo 4 (la bande annonce
ici) est sorti ce week-end aux USA, et sortira
le mois prochain dans notre contrée. La bande annonce qui
nous a été offerte en pâture il y a
déjà quelques mois fait baver, mais avec prudence.
Ça a l’air de barouder, de se bricoler des armes, et
surtout de tuer à tour de bras... tout ce qu’on peut
attendre d’un opus ramboesque, youpi donc. Mais il y a une
mise en place de l’intrigue, qui risque, si elle prend trop
de place, de gâcher complètement l’aspect
viscéral du film.
First Blood coupait
très court dans les scènes d’exposition ;
juste assez pour mettre le spectateur dans l’ambiance, puis
le protagoniste commençait à se battre pour
pratiquement ne plus s’arrêter avant la fin du
film.
Je crains un peu que pour justifier la
boucherie qui, semble-t-il, jonche le métrage sur toute sa
longueur, Stallone (pour la première fois réalisateur
d’un film de la franchise) se laisse aller à une
série de scènes d’expositions lentes et hors
contexte. Reconnaissez que comme accroche, on fait difficilement
plus politiquement correct que l’histoire d’une mission
humanitaire prise en otage par des méchants birmans,
qu’un Rambo retiré des massacres viendra sauver
couteau à la main…
Au bout du compte, c’est le genre de
film qui devient suspect lorsque l’on en justifie la
violence. Au pire, si la violence est gratuite, on peut se planquer
derrière l’aspect bande dessinée du film.
Mais nous verrons bien. Je place de grands
espoirs dans ce film ; après tout, Stallone
n’a-t-il pas été capable de boucler
miraculeusement sa saga des Rocky ? Je
n’en attends pas autant de ce film, car le personnage de
Rambo est quand même bien moins complexe humainement que ne
l’est Rocky. J’espère cependant un peu de
panache…et des tripes à l'air!
Et puis l’affiche est superbe !
2-l'attaque de la
critique (11 février
2008)
Y’a pas à dire, Stallone est
impressionnant. Pas seulement parce qu’il a les plus grandes
paluches du monde (Brigitte Nielsen a du croire qu’elle se
prenait des tonneaux dans la gueule quand il lui mettait des
claques), mais parce qu’il est l’essence même de
l’Amérique, "dans ce qu’elle a de pire et de
meilleur" (dixit Christophe Chabert du petit bulletin). Sa
carrière aura épousé les
pics et les vallées du genre
« action », les périodes fastes et
celles en creux, et il est dorénavant un mythe
américain. Qui mieux que lui illustre les mythes fondateurs
et clichés des Etats-Unis dont on nous rebat les oreilles
à longueur de films bien pensants, comme celui du rêve
américain, du self-made man ou celui de la seconde
chance ?
Même Schwarzenegger couvre un panel
moins large de ces mythes. Stallone a connu les bas les plus bas et
les hauts les plus hauts que l’on puisse imaginer dans une
carrière cinématographique ; on l’aura
porté aux nues et roulé dans la boue, on l’aura
couvert de pognon de manière indécente ou on lui aura
refusé pendant quinze ans le financement de certains de ses
projets. Le dernier en date, John Rambo,
n’était attendu par personne, sauf par quelques
exécutifs hollywoodiens nostalgiques, croyant possible de
refaire de Stallone une machine à rapporter des ronds,
à l’ancienne.
Mais Sly en a vu des vertes et des pas
mûres depuis 15 ans, et il a bien compris que les
années 80 étaient bel et bien terminées depuis
un bail. Qu’on le veuille ou non, seuls les nostalgiques ou
les férus d’histoire du ciné se rappellent de
la glorieuse carrière de Rambo. Tout ce qui va le plus au
cinéma de nos jours aux états unis, pantalon
serré et crête star ac’ sur le crâne, est
né après le règne de la machine de guerre
ramboesque. Et le film d’action à l’ancienne ne
l’intéressera pas à priori. Comme pour Rocky,
Stallone a donc fait profil bas : il a choisi de prendre en
compte l’âge et l’histoire de son héros,
et de la faire aboutir à quelque chose qui donne un sens
à l’ensemble.
Rocky était l’illustration du
rêve américain, dans son scénario et dans sa
fabrication, puisque Stallone vivait en réalité ce
que son alter ego traversait dans chacun de ses films :
découverte, confirmation, égocentrisme,
mégalomanie, retour de bâton, rédemption,
résurrection, succession. Le tout en faisant un portrait de
l’idéologie sociale et économique de son pays
qui évolue au gré des époques. Rambo faisait
un portrait de la conception de sa politique extérieure par
les américains : elle passait de consciente à
complètement aveuglée par la propagande
manichéenne reaganienne, pour redevenir finalement
tristement consciente de la géopolitique mondiale. A travers
son personnage torturé, guerrier triomphant mais jamais
victorieux sur un plan purement personnel, l’Amérique
exhibait ses cicatrices. Le 4e Rambo remet les pendules
à l’heure et fait de la guerre un enjeu humain pour
son héros. Sa vie entière aura été un
déchaînement de violence, il aura besoin de se
justifier tout ça à pour faire la paix avec
lui-même.
Et pour donner du sens à tout
ça, il va sombrer dans le pire déchaînement de
violence jamais vu depuis le soldat Ryan, il y a déjà
dix ans.
Je disais dans le nouvel espoir
critique que je craignais une introduction gnangnan et lente
pour justifier toute cette violence. John Rambo commence en effet
assez lentement, et les missionnaires sont effectivement
gnangnan… mais c’est finalement une force du film.
C’est en faisant contraster cet état d’esprit
non violent et moraliste chrétien des missionnaires avec le
cynisme et l’ultra sauvagerie de la guerre appliquée
par Rambo que le film prend tout son sens. De même, le
fort contraste de rythme entre le début et la fin joue en la
faveur du film, donc mes craintes étaient infondées,
et j’en suis bien content. J’ai eu droit à un
festival d’explosion de barbaque, une démonstration de
mépris pour la vie humaine assez réjouissante. Le
politiquement correct en matière de violence n’a pas
droit de cité dans ce film, et c’est sa plus grande
qualité. Stallone clame partout que c’est un choix
destiné à dégoûter le spectateur
« de toutes les guerres », histoire de
justifier la boucherie auprès tous les censeurs
élevés au biberon politiquement correct des funestes
années 90. Mais le vrai geek qui voit ce film sait pourquoi
les têtes et les membres sautent dans des gerbes de
sang : c’est la définition nihiliste du
héros d’action américain à
l’ancienne qui nous est montrée là :
torturé, en recherche de sa rédemption, et dont la
compétence la plus visible est dans l’application de
la violence la plus crue. Martin Riggs, John McLane, Jason Bourne,
John Rambo, Snake Plissken, tous des nihilistes, du moins au
départ, au moment où a commencé leur mythe.
L’aspect graphique de la violence ne fait que nous renvoyer
au bordel qui règne dans son crâne et à la rage
qui l’anime.
Je défends ce film, mais il
n’est pas pour autant exempt de défauts. La plupart
des rôles secondaires sont inexistants et la nuance
n’est pas la principale caractéristique du film.
L’utilisation de la voix off notamment, qui en jetait dans la
bande annonce, frise le ridicule dans le film. Sans parler
d’un flash-back central jouant maladroitement le raccord avec
le reste de la saga… Mais voyons les choses avec un peu de
recul : ce dernier opus est de toute façon bien plus
nuancé, et sa mise en scène bien plus efficace que
celle des deux précédentes séquelles.
Donc, vous voulez savoir si le film tient ses
promesses ? Oh oui ! Si le film a des
défauts ? Oh oui ! Si j’ai eu
l’œil humide à l’écoute du
thème musical ou à la vision du plan final ? Oh
oui ! Est-ce que ce film vaut la peine d’être vu
en salle ? Mille fois oui ! Même en VF si, comme
dans ma ville, qui n’est pourtant pas un trou perdu, il est
impossible de le voir en VOST ? Vouivouivoui ! offrez
vous ce plaisir rétrograde, parce que comme le dit Stallone
en interview, « c’est la dernière fois
qu’on fait un film de cette manière ».
Rambo a créé le cinéma d’action, et avec
ce film Stallone clôt son propre cycle dans le genre, comme
Eastwood avait clôt successivement sa carrière dans le
western avec « impitoyable » et dans le polar
avec « créance de sang ». Mais il y a
quelque chose d’émouvant à voir ce personnage
tirer sa révérence : avec lui, c’est toute
une époque qui se termine !
Mine de rien, Stallone aura eu un parcours
exceptionnel dans le cinéma américain. On se
souviendra de lui non pas à cause d’un ou deux films
supérieurs aux dizaines de purges auxquelles il a
participé, mais parce qu’il a vécu les
tressautements idéologiques de son pays de manière
plus intime que n’importe quel autres acteur, et il les a
littéralement retranscrits sur l’écran à
chaque étape de ses deux sagas fétiche.
La plupart de mes films
préférés sont des lectures plus ou moins
directes de la condition humaine : Stalker, Sunshine, La ligne
rouge, 2001…, la trilogie Matrix… désormais,
il y aura une carrière dans le lot : la double saga
Rocky / Rambo, avec ses qualités et ses défauts. Plus
qu’être intéressante au niveau
cinématographique, la carrière de Stallone vue
à travers ces deux sagas fait de lui une illustration
« live » de la condition humaine... à
l'échelle américaine.
Rendez-vous dans six mois pour la
troisième partie de cette critique trilogique,
« le retour de la
critique ». Nous verrons si, en revoyant le
film en vidéo, je conserve la même opinion sur lui...
débarrassé de la nostalgie et de la surprise de la
découverte.
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